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Du jeu des idées à l'idée du jeu

Publié le par Jean Louis

repères historiques


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A tout âge, en toute circonstance, et depuis la nuit des temps, les hommes jouent. Pourtant, au fil des époques, on est surpris de voir à quel point le jeu a peu intéressé les chercheurs, philosophes, théoriens de tous poils et de tout horizon !

La pensée sur le jeu, si elle n’est pas totalement et généralement absente des travaux des intellectuels, a cependant été entourée de mépris, de peur, voire de haine de la part des directeurs de conscience. La raison principale tient en cette opposition du ludique et du sérieux, du jeu et du travail, du futile et du profond, qui structure nos représentations

 


Au commencement était le verbe

Aristote considérait qu’une « vie vertueuse ne va pas sans effort sérieux (eh oui, déjà) et ne consiste pas en un simple jeu ». Il concevait cependant le jeu comme un délassement indispensable. Cette dernière opinion fut ensuite simplement annihilée par les pères de l’église qui associèrent le jeu aux passions les plus dangereuses, entraînant l’être humain vers les perditions des plaisirs terrestres. Nous entrons alors dans la sombre période, une bonne quinzaine de siècles de morale empreinte de religiosité et d’inquisition selon laquelle toute trace de plaisir est suspecte, et a fortiori le jeu voué  aux foudres de la vindicte théologique.

Le jeu est coupable, qui détourne l’homme de sa vertueuse destinée.

Cette idée perdurent jusqu’au 18ème siècle, où Diderot donne dans l’Encyclopédie une définition du verbe jouer emprunte de cette vision négative issue des théologiens du Moyen Age : « Se dit de toutes occupations frivoles auxquelles on s’amuse ou on se délasse, mais entraîne quelquefois aussi la perte de la fortune et de l’honneur ». Il admet toutefois que « les hommes ont inventé une infinité de jeux qui tous marquent beaucoup de sagacité ».

Son collègue en Encyclopédie, Rousseau, introduit dans son traité d’éducation (1) le jeu comme un vecteur de plaisir, et donc de désir d’apprendre. Il pose les prémisses du jeu libre en prônant une « méthode inactive » où les apprentissages se feront de toute façon, s’il le faut à l’encontre de l’éducateur. Cette vision de l’éducation lui vaudra les foudres de ses contemporains et un exil en Angleterre.

Kant (2) aborde le jeu sous l’aspect du plaisir qu’il procure. Il distingue le jeu de hasard (jeu de pari), le jeu de ton (la musique) et le jeu d’idées qui « résulte du changement de représentation dans la faculté de juger, et si ce faisant aucune pensée de quelque intérêt n’est produite, l’esprit est toutefois animé » (sic)

 

Puis vint le sujet

Le jeu commence donc à être considéré porteur de potentiel et d’ingéniosité. Mais il faudra attendre le 19ème siècle pour qu’il sorte du purgatoire où il fut enfermé durant des siècles. Certains romantiques, philosophes et pédagogues, voient dans le jeu enfantin une manifestation de la nature pure, intègre, et spontanée de l’enfant. C’est par ce biais que les théoriciens vont réévaluer l’image du jeu, jusqu’aux thèses évolutionnistes de Charles Darwin qui vont permettre d’accorder au jeu de l’enfant une place de choix.Karl Groos (3) l’envisage en effet, à l’image du jeu des animaux, comme une manifestation essentielle à la survie de l’espèce.

La boîte de Pandore est ouverte.

La période fin 19ème / début 20ème siècle marque un tournant fondamental dans cette histoire des idées et du jeu. C’est l’époque de la naissance de la psychologie en tant que science humaine, puis des premiers pas de la psychanalyse. Le jeu est envisagé sous l’angle de la construction de l’individu. Il est éducatif et porteur de tous les apprentissages... et reflet de psyché.

Sigmund Freud (4) place le jeu sous le signe du « principe de plaisir ». L’enfant recherche dans le jeu une réduction des tensions accumulées. Les désirs et les conflits de chaque stade du développement sont reflétés dans le jeu de l’enfant.

Selon Mélanie Klein (5), le jeu est une conduite par laquelle tend à se réaliser un certain équilibre entre le monde extérieur et le monde intérieur. Le jeu de l’enfant est révélateur de crainte, de frustration et d’obsessions. Il va fournir aux fantasmes une voie de décharge : le jeu va donc permettre à l’enfant de résoudre les conflits.

À cette période se développe également l’idée de jeux sportifs modernes, porteurs de l’idée de démocratie ainsi que d’un certain ordre moral. La manière de considérer le jeu évolue de manière productive, reflétant les valeurs d’une société. Un courant de pensée se met en place, permettant au 20ème siècle d’explorer plus largement l’idée du jeu.

 

Et les modernes

Le jeu se met à faire l’objet de réflexion, de classification, de tentative de définition. Parmi les maîtres d’œuvre, Jean Piaget (6) ou Jean Château (7) placent le jeu au centre du développement cognitif de l’enfant.

Mais c’est un historien néerlandais, Johan Huizinga (8), qui va publier en 1938 un ouvrage majeur (Homo Ludens, essai sur la fonction sociale du jeu) et relancer la réflexion sur le jeu et sa place dans la société, en se démarquant des théories jusque là admises qui attribuent au jeu une finalité autre que lui-même.

Pour lui le jeu n’est en rien une forme « dégradée » des activités humaines, mais au contraire leur source, le principe originel de toute culture, aussi bien des pratiques rituelles des sociétés primitives que de l’art et de la création, de la sagesse et de la science, du droit, de la guerre, ou du commerce…

 

A sa suite le sociologue Roger Caillois (9) définit le jeu comme « principe permanent de la vie sociale » et propose une classification centrée sur le jeu lui-même et non plus sur ses apports ou sur ses conséquences.

Puis Jacques Henriot (10) s’intéresse à la signification du jeu à la lueur des exposés de ses pairs, et livre une réflexion purement philosophique et extrêmement « technique ». Il cherche à le situer entre un « tout est jeu » de la pensée existentialiste (je joue à paraître tel que je voudrais que l’on me voie) et un « rien n’est jeu » des psychanalystes (tout comportement a une signification dont le fondement se trouve dans mon histoire, dans ma vie réelle). Il parle de « […] ce jeu qui s’insinue entre le sujet et lui-même, jeu à la faveur duquel le sujet se découvre et s’invente à la fois comme un auteur et un acteur de son acte ».

Plus récemment Colas Duflo (11) nous propose une relecture fort pertinente de Huizinga et Caillois, et approfondit cette question du « jouer » en définissant le jeu comme « l’invention d’une liberté dans et par une légalité ».




L’état du jeu

Aujourd’hui les théoriciens se penchent sur les activités ludiques comme processus social et culturel. Jouer c’est se socialiser, construire son identité. C’est également, comme le suggérait Huizinga, inventer de nouvelles formes culturelles.

La notion de plaisir est à présent prise en compte et envisagée comme un facteur indissociable de l’activité ludique. Ce plaisir que nous recherchons dans le jeu, qui nous motive, qui nous permet de surmonter les problématiques posées à l’intérieur du jeu, et dont la résolution est, en fin de compte, le but du jeu.

 

(1) Jean-Jacques Rousseau       « Émile ou De l’éducation » 1762

(2) Kant                                         « Critique de la faculté de juger » 1790

(3) Karl Groos                               « les jeux des hommes » 1899

(4) Sigmund Freud                       « Introduction à la psychanalyse » 1917

                                                       « Au-delà du principe de plaisir » 1920

(5) Mélanie Klein                        « La personnification dans le jeu de l'enfant » 1929

(6) Jean Piaget                             « la formation du symbole chez l’enfant » 1945

(7) Jean Château                         « l’enfant et le jeu » 1967

(8) Johan Huizinga                     « Homo Ludens, essai sur la fonction sociale du jeu » 1938

(9) Roger Caillois                        « les jeux et les hommes » 1958

(10) Jacques Henriot                   "Le jeu" 1969

(11) Colas Duflo                         « Jouer et philosopher » 1997

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marco 21/04/2008 16:14

Bonjour.
Il ne faut pas oublier également que le jeu peut être une forme de fuite de la réalité pour les joueurs mais aussi pour ceux qui en ont fait leur travail : le jeu-travail est sans doute plus dangereux qu'un boulot pénible – alimentaire. En ce sens il peut être aliénant si les personnes n'ont pas suffisamment de recul, comme le cadre dynamique qui ramène du travail chez lui (les québécois parlent de workaholisme). Ainsi quand on joue chez soi, c'est encore du travail. De même la multiplication des festivals autour du jeu (traditionnel, culturel) représente la volonté de certains de vouloir en faire une activité rentable sous prétexte de faire découvrir les jeux de différentes cultures. Voire d'oublier dans quel cadre ces jeux peuvent être utilisés à des fins politiques (les communes recherchent ce genre de manifestation comme à Parthenay dans les Deux-Sèvres) ou simplement être une nouvelle forme de marketing institutionnel (festival des jeux du monde pour la marine nationale à Brest !! Ben voyons...). Et cela dans la démesure « Plus de 3000 jeux ! Etc... ». A ce propos l'article de Colas Duflo « Grandeur et misère du jeu à l’ère du divertissement », nous montre les dangers du confusionnisme ambiant qui est une des caractéristiques de l'époque contemporaine : « Il est peut-être temps d’apprendre à distinguer le jeu et le divertissement, et de sauver le jeu de la misère du divertissement. ». http://www.cairn.info/article.php?ID_REVUE=CITE&ID_NUMPUBLIE=CITE_007&ID_ARTICLE=CITE_007_0109
Les réflexions autour du jeu en lui-même sont passionnantes, mais si l'on place le jeu dans la société, les questions politiques ne doivent pas être écartées sous peine de tomber dans une phraséologie philosophico-psychologique où finalement le jeu disparaît au profit de l'animation en général.
Face aux rouleaux compresseurs médiatiques qui nous incitent à toujours plus consommer (et notamment par le jeu), la tentation est grande d'utiliser les mêmes moyens (la télé, les journaux) pour faire connaître des jeux intellectuellement et socialement plus intéressants tout en se donnant une posture « service public ». Au risque toutefois d'enfermer le jeu dans ce qu'il ne peut pas être totalement : un processus de socialisation (à l'heure actuelle). Je ferais le rapprochement avec la problématique « langue minoritaire » (quel mot !). Le nombre de locuteurs diminuant, « il a été décidé » (hum..) de créer des écoles bilingues. Derrière ce volontarisme se cache une réalité flagrante : à qui appartient la langue ? Qui peut obliger de la parler ou non ? Qui veut l'enfermer : l'Etat ou les défenseurs de la langue minoritaire ? En quelque sorte les deux, ils reflètent l'un et les autres un simple constat, la mort d'une langue, certains créent un dictionnaire d'autres des écoles, bref fixent les règles ! Encore une fois nous sommes incités à ne pas utiliser notre capacité à agir, à imaginer, à établir nous mêmes nos propres relations à l'autre. Il me semble donc qu'il faut replacer le jeu dans un contexte sociétal. Et nous connaissons le contexte actuel : d'une manière générale, la société tente d'avoir le contrôle sur toutes nos actions que ce soit dans le cadre du travail, des loisirs (sans oublier que les loisirs sont encore du travail...) et même dans le cadre de la sphère privée.
Il est vain de se dire libre dans une société qui ne l'est pas. Panem et circenses.
L'ennui nous pousse à créer. Vive l'ennui. Salutations.
Marco.

Jean Louis 06/01/2008 01:36

Cet article a été écrit sur une période assez longue et n'est à ce jour pas terminé. Je découvre aujourd'hui d'autres auteurs/chercheurs qui devraient y figurer (Michelet, Brougère, Winnicott...).
Il serait intéressant de l'enrichir de ces nouvelles données, puis d'autres, et d'autres encore...